Qui finance les innovations qui sauvent des mères et des nouveau-nés ? 

Par : Secrétariat d’AlignMNH

18 novembre 2025

Que se passe-t-il lorsque des innovations qui sauvent des vies stagnent, non pas parce qu'elles ne fonctionnent pas, mais parce que personne ne veut payer ?  

C’était la question délicate au cœur de notre récente série « À propos » , où trois experts ont abordé un sujet dont on parle souvent à voix basse dans les couloirs, mais qu’on aborde rarement à voix haute : qui devrait financer les innovations en matière de santé maternelle et néonatale ?

Cette discussion a réuni Aparna Kamath de Grand Challenges Canada , Rubayat Khan d' Endless Network et Jean-Philbert Nsengimana , conseiller numérique principal d' Africa CDC et ancien ministre de la Jeunesse et des TIC au Rwanda. Chacun a partagé son point de vue sans détour sur les raisons pour lesquelles des solutions éprouvées n'atteignent pas les populations qui en ont le plus besoin, et sur les mesures à prendre pour y remédier.

Là où meurent les bonnes idées  

Nous connaissons l'histoire : une innovation est testée, elle fonctionne, elle a même un impact. Et puis… plus rien.  
Jean-Philbert l'a dit sans détour : « Le cimetière des pilotes est encore plein. »  

L'échec n'est pas forcément négatif : tout écosystème d'innovation sain a besoin d'expérimentations infructueuses. Mais lorsque des projets pilotes prometteurs ne parviennent pas à être généralisés , il y a lieu de s'inquiéter. Selon le rapport « Beyond Pilotitis » de PATH , 87 % des projets pilotes de santé numérique dans les pays à revenu faible et intermédiaire n'aboutissent jamais . Il ne s'agit pas seulement d'inefficacité, mais d'une occasion manquée de sauver des vies.

Pourquoi les pilotes performants connaissent-ils des décrochages ?  

Les raisons sont complexes, mais plusieurs thèmes se sont dégagés au cours de la discussion :

Contraintes budgétaires

Malgré l'engagement pris dans la Déclaration d'Abuja de 2001 d'allouer 15 % des budgets nationaux à la santé, la plupart des pays à revenu faible et intermédiaire y consacrent moins de 1 % de leur PIB. Après avoir couvert les coûts hospitaliers et de personnel, il ne reste que peu de ressources pour l'innovation. Le retrait de l'aide étrangère réduit encore davantage les marges de manœuvre budgétaires pour de nouvelles solutions.  

Paralysie décisionnelle

L'innovation progresse plus vite que les décisions gouvernementales. Aparna a souligné que, le temps que les ministères rassemblent les données et obtiennent les autorisations nécessaires, la technologie a peut-être déjà évolué ou les priorités politiques ont changé. Ce décalage engendre de l'incertitude et freine l'adoption des nouvelles technologies.  

Des délais irréalistes

Les bailleurs de fonds s'attendent souvent à ce que les gouvernements adoptent des projets pilotes concluants dans un délai de 12 à 18 mois. En réalité, les cycles d'acquisition peuvent durer de trois à cinq ans, voire plus. Ce décalage crée ce qu'Aparna a appelé la « vallée de la mort », où les bailleurs de fonds se retirent juste au moment où les gouvernements se préparent.  

Goulots d'étranglement dans l'approvisionnement

Les systèmes de marchés publics n'ont jamais été conçus pour les solutions numériques de santé évolutives. Ils ont été pensés pour les routes et les bâtiments, des projets qui peuvent être planifiés des années à l'avance. Comme l'expliquait Jean-Philbert, tout ce qui ne figure pas dans le plan d'approvisionnement n'est tout simplement pas acheté, aussi révolutionnaire soit-il. Lorsqu'une innovation a enfin fait ses preuves, le cycle budgétaire est déjà bouclé, ce qui laisse peu de marge de manœuvre.  

Lacunes de confiance

Même lorsque des financements sont disponibles, la confiance entre les gouvernements et les innovateurs fait souvent défaut. Rubayat a souligné que de nombreux projets pilotes sont lancés sans concertation préalable avec les ministères, ce qui crée un décalage entre les priorités et les attentes. Les gouvernements s'interrogent sur la capacité du secteur privé à répondre réellement à leurs problèmes, tandis que les innovateurs peinent à s'orienter dans un environnement réglementaire opaque. En l'absence de confiance et de mécanismes de collaboration clairs, les projets pilotes, même les plus prometteurs, risquent de rester des expériences isolées plutôt que des solutions intégrées.  

Besoin vs Demande

Les innovateurs conçoivent souvent en fonction d'un besoin sans se demander s'il existe une demande, c'est-à-dire un marché disposant à la fois de la volonté et des moyens de payer. Jean-Philbert l'a parfaitement résumé : « Il peut y avoir un créneau à exploiter, mais y a-t-il un marché pour ce créneau ? » Si personne n'est disposé à payer, l'innovation stagne.

Le rôle du gouvernement et ses limites  

Les gouvernements sont des acteurs essentiels, notamment dans les systèmes de santé des pays à revenu faible et intermédiaire. Cependant, leur rôle n'est pas toujours de financer l'ensemble des dépenses de santé à grande échelle. Jean-Philbert nous a rappelé que lorsqu'il n'existe pas de marché pour combler le manque (en particulier pour les mères et les nouveau-nés les plus vulnérables), il s'agit d'une défaillance du marché, et les gouvernements doivent intervenir. Mais s'il existe un marché, nous pouvons envisager des modèles économiques adaptés au marché sans pour autant considérer l'État comme l'unique solution.

Cela signifie que les innovateurs et les bailleurs de fonds doivent envisager d'autres solutions que le transfert inévitable de responsabilités à l'État. Les partenariats, les financements mixtes et les modèles du secteur privé peuvent – ​​et doivent – ​​jouer un rôle.  

Le problème de « plomberie »  

Rubayat a mis en lumière une autre vérité dérangeante : les bailleurs de fonds adorent financer les innovations prometteuses, mais pas les infrastructures essentielles – les politiques, les systèmes et les facteurs qui permettent à ces innovations de réussir. Sans investissement dans les infrastructures numériques publiques, les cadres réglementaires et la réforme des marchés publics , même les meilleurs outils restent bloqués entre la phase pilote et leur déploiement à long terme.

La plateforme de santé numérique du CDC Afrique constitue une lueur d'espoir : elle recense des solutions éprouvées et les présente aux gouvernements afin de faciliter leur prise de décision. Toutefois, ces investissements restent l'exception, et non la norme.

Points positifs et solutions émergentes  

Il y a des raisons d'être optimiste. Le modèle de livraison par drone de Zipline a connu un essor considérable grâce à un partenariat tripartite : capital-risque, philanthropie et soutien gouvernemental. Le modèle de location de tire-lait de Maziwa illustre comment l'innovation en matière de modèles économiques peut faciliter l'accès à l'allaitement pour les travailleurs à faibles revenus. Enfin, les laboratoires d'innovation et les achats « par défi » (actuellement mis en œuvre à titre expérimental au Rwanda, au Sénégal et en Tunisie) offrent aux gouvernements la possibilité d'expérimenter sans être entravés par des réglementations rigides.

Les efforts de coordination portent également leurs fruits. Africa CDC a récemment réuni des donateurs afin d'harmoniser les investissements et de réduire les doublons, une étape cruciale pour remédier à ce que Rubayat a qualifié de « défaillance de la coordination » au sein de l'écosystème.  

C'est tellement injuste de continuer à assister à des décès maternels alors que des solutions existent.

Que signifie cela pour MNH ?  

Pour Jean-Philbert, la réponse était l'urgence : « C'est tellement injuste de continuer à assister à des décès maternels alors que les solutions existent. »

Pour Aparna, l'essentiel était de se concentrer sur l'essentiel : nous n'avons pas besoin de technologies plus sophistiquées. Nous avons besoin d'innovation dans la manière de déployer à plus grande échelle ce qui fonctionne déjà.  

Et Rubayat nous a rappelé l'essentiel : nous nous sommes tellement concentrés sur le traitement des maladies que nous avons oublié que l'objectif des soins de santé est de maintenir les gens en bonne santé. La mise en place de systèmes de soins primaires résilients et l'autonomisation des communautés doivent faire partie intégrante de la solution.  

Conclusion  

Si nous voulons sauver des vies, nous devons innover non seulement en matière de technologie, mais aussi en matière de financement, de partenariats et de politiques publiques . Cela signifie :

  • Les donateurs doivent contribuer aux travaux de plomberie, et pas seulement aux objets de luxe.  
  • Les gouvernements doivent remédier aux défaillances du marché. 
  • Les innovateurs doivent concevoir en vue de l'intégration dès le premier jour.  
  • La mise à l'échelle nécessite du temps et des systèmes.  

La discussion ne s'arrête pas là. Rejoignez-nous à IMNHC 2026 à Nairobi , où le financement de l'innovation sera au cœur des débats. Car la question n'est pas de savoir si les innovations en santé maternelle et néonatale fonctionnent, mais plutôt si nous sommes prêts à investir dans ce qui fonctionne.